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Jean O'Cottrell et Lorca

L'amour de Don Perlimplin pour Bélise en son Jardin

de Federico Garcia Lorca


Il était une fois, dans une petite cité de cette Espagne où se bâtissent les châteaux, un vieil enfant savant, Don Perlimplin. Son monde se limitait à la maternelle présence de sa vieille nourrice, Marcolfe et à ses livres où il se réfugiait.

Dans la maison voisine, vivaient un veuve désargentée et sa jeune fille en fleurs, la blanche Bélise.

Dans la crainte de laisser seul son maître, la nourrice arrangea avec la mère, ce mariage si mal assorti, en dépit des intéressés.

Le soir des noces, devant la révélation du corps de Bélise, Don Perlimplin découvrit l’amour et l’indignité de son vieux corps.

Pendant son sommeil, Bélise s’offrit aux délégués des cinq races de la Terre.

Don Perlimplin devint la risée de tous, d’autant qu’un mystérieux inconnu à la cape rouge était sur le point d’obtenir les faveurs de la belle. Mais il n’en avait cure et se proposa même comme entremetteur. Il obtint un rendez-vous dans le jardin clos.

Le soir venu, Bélise attendait cet amant dont elle ne connaissait que les lettres enflammées, quand survint le mari.

C’était un piège.

Il allait tuer le galant dès qu’il aurait franchi les murs. Et, à l’heure dite, arriva l’inconnu à la cape.

Blessé à mort, il succomba dans les bras de son amour qui découvrit alors qu’il n’était autre que Perlimplin.


ANALYSE

L’amour de Don Perlimplin et de Bélise en son jardin est un vaudeville qui s’élève jusqu’à la tragédie, une farce de cocu qui s’habille en conte de fées dont l’épilogue serait : Ils se marièrent. Il en mourut pour être aimé à jamais.

Lorca en écrivit une première version en 1925. Il avait 24 ans et en fit, pour des intimes, un spectacle de marionnettes. En 1931, il la retravailla et elle fut enfin montée en 1935.

Pièce de jeunesse et pièce de la maturité, Don Perlimplin parle d’amour. De toutes les formes d’amour, de désir, d’amours maternelles, de pulsions, d’amour intéressé, d’animalité, d’amour éternel, d’abnégation, d’âme et de corps, d’amours littéraires, de vieux et de jeunes,
d’amour fou, de phantasmes, de meurtre et de sacrifice, d’érotisme, d’amour encore et d’amour toujours.

Lorca définit son oeuvre comme un Alléluia érotique.

Chant de triomphe de l’amour, du vieil idéaliste, de l’innocent amoureux.
Triomphe de l’amour sur la mort, de l’instant sur l’oubli et de l’imaginaire sur l’infortune, la convenance et les conventions littéraires.

Perlimplin est le contraire d’Arnolphe. Il ne veut pas de femme et, dès qu’il aperçoit Bélise, il voit l’incongruité de ce mariage : « Mais il vaudrait mieux... ». D’ailleurs pourquoi se marier ? Quand il était petit, une femme a étranglé son mari. Pour échapper aux mantes religieuses, il s’est placé sous la coupe maternelle de sa nourrice, aux dépens de toute volonté, et vit dan le monde des livres qui forment tout son imaginaire.

C’est un Quichotte qui ne sortirait jamais de sa bibliothèque, trop convaincu que Dulcinée ne l’aimera jamais et pourrait le tuer. Et voilà que, pour des raisons d’intendance, on veut le,livrer à une de ces "Clytemnestre". Mais il ne sait pas dire non et puisqu’il s’agit de prendre femme comme on prend une gouvernante, eh bien soit !

Et c’est alors qu’à la vue de cette jeune femme dont le corps s’éveille à la sexualité, il ressent un désir qui dépasse les mots, un bonheur indicible, un amour jamais écrit. Mais il voit de suite que son vieux corps n’inspire pas les mêmes sentiments à sa jeune épouse : -Tu permets que j’ôte ma casaque ? – Bien entendu, mon p’tit mari... Eteins la lumière s’il te plaît.

Et Perlimplin regarde enfin la vie, il voit son premier lever du soleil et son infortune et le pouvoir de sa propre imagination. De lecteur, il devient auteur et il va faire de l’inédit. Et Lorca va trouver dans la situation éculée du mari bafoué des issues inattendues. Déjà, c'est toute la Terre qui l'a fait cocu. Après avoir chanté son amour blessé, le voilà complaisant. Il envoie au diable l’honneur et le ridicule, mais c'est pour lutter sur son terrain : l'amour dont le fruit est la connaissance que lui a apporté cette autre Ève.

Cette femme qui n’a pas encore découvert qu’on peut aimer autrement qu’avec son corps, l’aimera de toute son âme. Lui seul sait les mots qui l’enflammeront et, guidé par son amour qui lui donne de l’imagination, il va lui choisir et façonner l’amant de ses désirs les plus intimes. Sous le masque de la jeunesse dédaigneuse, il peut lui écrire son désir brut de mâle, et elle l’entend et y répond. Le vieux mari va-t-il profiter de l'incognito ? Non, le poète choisit l'éternité plutôt que l'instant.

Pour qu’elle soit à jamais amoureuse de cet amour qu’il a créé, il lui donne la frustration de l’inachevé et l’amour éternel des défunts en tuant l’amant. En l’absence de corps elle aimera de toute son âme. En se tuant, il révèle sa face cachée et ce sacrifice lui assure une place à vie dans l’âme de Bélise. Alléluia, l’amour est plus fort que la mort !

Si tant est qu'elle ait une âme, car, dans un dernier clin d'œil, Lorca nous laisse à penser qu'elle n'a rien compris : Qu'est-ce qu'il était compliqué ! ... Mais où est le jeune homme à la cape rouge ? Mon Dieu, où est-il ?

Érotique... Lorca décline avec Bélise bien des phantasmes : la lolita, la chatte en chaleur, la sauvageonne qui fait l’amour à la nature, l’innocente, l’insatiable aux multiples amants, l’adorable menteuse, la dissimulatrice, la femme adultère et les rendez-vous secrets, le jardin clos et les amours chevaleresques, la piéta éprise du cher cadavre, la ravissante idiote et la veuve inconsolable... Mais elle reste toujours la Blanche, la candide Bélise.

Il n’est question de père ni chez Perlimplin, ni chez Bélise. (Serait-ce l’homme étranglé ? Non, il était cordonnier...). Sous la coupe de sa mère, elle n'a pas appris non plus à dire non. Elle est à l’âge où se métamorphosent les jeunes filles, où le corps dicte ses besoins, où l’appel du mâle tient lieu d’amour. C’est en toute innocence et parce que nécessité fait loi qu’elle se donne à qui l’aime ardemment. Et ce petit mari que sa mère lui a donné, « mon dieu qu’il est petit », manque singulièrement d’ardeur.

C’est avec la même innocence que Lorca joue avec l'érotisme. La nuit d'adultère n'est pas triviale mais fantastique puisque c'est la jeune humanité toute entière qui fait l'amour à Bélise. Et elle est voilée par deux lutins, doctes et goguenards, qui nous interrogent sur l’art de la représentation. Est-ce en montrant ou en cachant qu’on donne le mieux à voir ?

En plongeant une situation de vaudeville bourgeois dans l'univers magique et naïf du conte, comme la tragédie prenait des histoires de famille pour les rendre exemplaires, Lorca peut, dans un savant jeu de cache-cache, nous donner tout à voir avec légèreté et délicatesse.

L'appel hystérique au rut devient chant. Comme la douleur du mari infortuné. Le dernier tableau rejoint une forme tragique d'opéra, avec les chœurs en ouverture. Mais là aussi, l'innocence du poète, juste avant le dénouement cathartique, nous offre un morceau d'opérette : 

Don Perlimplin'
              Vilain cocu
                       Si tu le tues
                                  Je t'assassin'

Beaucoup de contes parlent de l'éveil de la sexualité chez la jeune fille et de la peur que les vierges inspirent aux hommes. L'amour de Don Perlimplin et de Bélise en son jardin ne parle que de cela. Sous la cape rouge du merveilleux, le poète peut nous montrer à tous, petits et grands comment l'amour peut atteindre au sublime même quand il commence en farce.

 

L'amour de Don Perlimplin pour Bélise en son jardin - Texte :

L'amour de Don Perlimplin - TEXTE.pdf

 

 

 

 

NOTES DE MISE EN SCENE

Lorca était musicien et a composé plusieurs très jolies études pour la guitare.
La musique tient une grande part dans Perlimplin. Elle n'est ni intermède, ni commentaire, ni accompagnement. Elle est dialogue ou monologue, élément du décor ou actrice.

La pièce, à la lecture parait fort courte, tant les dialogues sont ramassés. Cette œuvre dramatique de Lorca a la même concision que ses poèmes mais la représentation est ponctuée de moments où les personnages prennent le temps de se regarder, de regarder leur environnement, ou de regarder l'autre.

Il faut laisser le temps à Perlimplin de dire non à Marcolfe, de découvrir Bélise.
Il faut laisser le temps aux cinq délégués des races de la Terre, et la conversation des deux lutins doit dialoguer avec leurs cinq assauts joués par la musique.
Il faut laisser le temps au jour de se lever.
Il faut laisser Bélise attendre l'amour ,puis "son amour", et laisser le temps à la mort d'immortaliser Don Perlimplin.

Les états d'âmes des personnages pendant ces moments de vacuité seront le domaine de Jean-Marie Sénia qui ne s'interdira pas d'utiliser parfois des thèmes de F. G. Lorca.

Musique et décor ne renieront pas l'origine espagnole de l'oeuvre.
La première version de Perlimplin a été conçue pour un théâtre de marionnettes. La tragédie de ce couple est le fruit d'un mariage arrangé par une nourrice inquiète et une mère intéressée.
Ces deux figures maternelles manipulent leur "enfant" pour leur malheur. Bélise et Don Perlimplin sont des pantins qui acquièrent leur autonomie pendant le premier tableau. Perlimplin ira jusqu'à inverser les rôles pour devenir le manipulateur et Bélise retournera à l'état de marionnette à la fin de la pièce. Le décor sera inscrit dans un grand castelet et tous les moyens scéniques seront ceux que l'on peut utiliser dans un théâtre de marionnette forain.

Au prologue, le public voit l'arrière du castelet, avec au premier plan une immense Marcolfe qui manipule son maître.
Au fond du salon de Don Perlimplin une grande fenêtre s'ouvre sur un plus petit castelet où vit et chante Bélise.
Sa mère se tient au dessus d'elle, inscrite dans le manteau du castelet, comme le lapin qui se cachait dans les arbres des images enfantines. Elle manipulera sa fille pour la convaincre du mariage et la faire disparaitre puis donnera les fils au fiancé qui ne saura qu'en faire jusqu'à sa mort.
Outre l'imagerie naïve d'une Espagne d'opérette, pour mieux évoquer le conte de fées,nous pourrions aller chercher vers une référence cinématographique devenue universelle : Blanche neige de Disney. La mère de Bélise pourrait avoir tout de la Belle-mère sous ses deux aspects et les lutins nous rappeler les nains. Après le prologue, le publicse retrouve devant le grand castelet.

Au premier et au dernier tableau, nous sommes dans la chambre et le jardin clos.

On doit songer, dans les deux cas, à la clairière où repose le lit de cristal de Blanche-Neige. Il deviendra la fontaine du jardin d'amour.
Les cinq balcons ouverts sur la nuit, puis le petit jour, deviendront les arbres.
Le rideau des lutins est fait de la robe de Marcolfe que la mère sorcière déroule jusqu'à fermer tout le plateau.
Les deux comédiennes manipuleront les deux lutins marionnettes et leur prêteront leur voix.
Après leur départ la mère partira avec le rideau, laissant voir les dessous de l'immense Marcolfe qui s'enfuira pudiquement pour revenir à sa taille humaine.
Avec les fils dont Perlimplin se libérera en disant "que m'importe".

Au deuxième tableau, le décor est le même que l'intérieur du premier tableau mais à l'envers.

La fenêtre est devenue le mur virtuel. Après sa mort, Don Perlimplin pourrait disparaître et réapparaître au ciel d'où il manipulerait, les deux pantins Marcolfe et Bélise qui, comme deux automates, ne cessent de répéter leur dernière réplique.

Avec ses images simples au goût d'enfance et une impudeur de bébé, la mise en scène aura soin de cacher, sous l'innocence du jeu et la légèreté de la musique, la violence du propos pour mieux la montrer dans toute sa complexité.

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